La Chartreuse, la liqueur des moines qui a choisi de rester rare
Un manuscrit vieux de quatre siècles, 130 plantes dont la liste n’est connue que de deux religieux, et une couleur qui a fini par porter son nom dans toutes les langues du monde : la Chartreuse est sans doute la liqueur la plus romanesque qui soit. Produite au cœur du massif alpin du même nom, elle mêle depuis près de 400 ans histoire tumultueuse, secret absolu et savoir-faire monastique.
Un secret gardé depuis 1605
Tout commence avec un mystérieux manuscrit remis en 1605 par le Duc François-Annibal d’Estrées aux moines chartreux : une liste de 130 espèces végétales, plantes, fleurs, baies, écorces et épices, accompagnée d’instructions pour élaborer un élixir de longue vie. C’est le frère apothicaire Jérôme Maubec qui, à partir de 1737, travaille ce texte pour en fixer la recette définitive, aboutissant en 1764 à l’Élixir végétal de la Grande Chartreuse. La Chartreuse Verte et la Jaune, elles, ne commencent à être commercialisées qu’en 1840.
Aujourd’hui, pour trouver la chartreuse dans sa version la plus fidèle à cette tradition, il faut s’adresser à des spécialistes qui importent les cuvées officielles depuis la distillerie d’Aiguenoire, inaugurée en 2018 à Entre-Deux-Guiers. La formule exacte, elle, reste connue de deux chartreux seulement : Dom Benoit et Frère Jean-Jacques, qui supervisent la préparation depuis le monastère de la Grande Chartreuse à Saint-Pierre-de-Chartreuse.
Chaque année, 18 tonnes de plantes séchées sont triées, broyées et pesées à la main dans la « salle des plantes » du monastère, avant d’être acheminées en grands sacs numérotés vers la distillerie. Là, elles macèrent dans un alcool neutre de raisin, passent dans trois alambics en cuivre, puis vieillissent en foudres de chêne. Ce sont les moines eux-mêmes qui décident, après analyse, si chaque cuvée peut être embouteillée.
Trois liqueurs, des caractères très distincts
La Chartreuse Verte (55°) est la seule liqueur naturellement verte au monde : puissante, herbacée, épicée, elle se déguste fraîche en digestif ou dans des cocktails devenus classiques, comme le Last Word ou le Bijou, inventé dès 1860. La Chartreuse Jaune (43°), élaborée avec les mêmes plantes dans des proportions différentes, est plus douce et florale. Elle s’accorde naturellement avec une tarte Tatin, une crème brûlée ou un Beaufort d’alpage.
La Chartreuse VEP (Vieillissement Exceptionnellement Prolongé), créée en 1963, représente le sommet de la gamme. Vieillie longuement en grands foudres de chêne, elle se sert entre 13 et 15°C et révèle une complexité aromatique remarquable. Chaque bouteille est numérotée avec son millésime de mise en bouteille. Un fondant au chocolat ou un Comté bien affiné en fait ressortir la profondeur.
La décision de rester rare
La production annuelle est plafonnée à 1,6 million de bouteilles depuis 2019 : les moines ont choisi de ne plus suivre une demande devenue frénétique, invoquant des raisons environnementales et leur vocation à la prière. Une posture qui tranche avec les logiques habituelles du marché des spiritueux premium, mais qui colle parfaitement à l’identité de la maison. Le chiffre d’affaires de Chartreuse Diffusion a tout de même atteint 32 millions d’euros en 2024, avec 50 % réalisé à l’export.
L’avenir se dessine du côté des plantes, justement. Le projet Végétal, porté sur le site historique de Voiron, prévoit de produire infusions, produits de gemmothérapie et cosmétiques à base d’élixir, avec l’ambition qu’en 2040, les ventes de produits bien-être fassent jeu égal avec les liqueurs. Une évolution qui, paradoxalement, ramène la Chartreuse à ses origines : un élixir conçu pour soigner, avant d’être célébré pour son goût.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.